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Quatorze milliards d’années plus tôt... Entretien avec Albert Jacquard, propos recueillis par Jean-Pierre Moreau

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Quatorze milliards d’années plus tôt... Entretien avec Albert Jacquard, propos recueillis par Jean-Pierre Moreau

Message  floraison le Mar 20 Avr - 19:57

Beaucoup de scientifiques sont de grands idéalistes, qui se distinguent des doux rêveurs par l’intransigeance de la méthode à laquelle ils ont été formés. Quand, parlant de François d’Assise, Albert Jacquard dit qu’il est essentiel de savoir aller « au bout de ses idées », il ne s’agit pas de fanatisme mais du désir d’habiter pleinement cette mystérieuse condition d’homme, dont aucune science ne peut donner la clé.

Généticien contestataire qui interpelle ses confrères sur l’irresponsabilité qu’il y a à manipuler génétiquement une vie que l’on est encore loin d’avoir comprise, pourfendeur des injustices de la société libérale aux côtés de l’abbé Pierre en tant que président de Droit au logement, grande gueule systématique, mais au regard si doux qu’on l’écoute, Albert Jacquard, auteur de nombreux ouvrages scientifiques, a aussi écrit un livre sur saint François d’Assise intitulé Le Souci des pauvres (chez Calmann-Lévy).

Nouvelles Clés : Pourquoi François d’Assise ?

Albert Jacquard : Un jour, l’éditeur François Lévy m’a demandé quelle était la personnalité qui avait le plus compté dans ma vie et sur laquelle j’aimerais écrire un livre. Sans réfléchir une seconde, j’ai répondu, quasiment au hasard : « François d’Assise. » Lévy m’a immédiatement envoyé un contrat, que j’ai signé. Ensuite, il a fallu que j’écrive le bouquin ! Bien sûr, ce n’était pas tout à fait un hasard : j’avais été à Assise quand j’étais jeune, j’avais lu Le Cantique des créatures et j’avais toujours trouvé extraordinaire cet homme si différent de tout le monde. Mais quand je me suis mis à étudier sa vie d’un peu plus près, je me suis aperçu que c’était encore plus beau que ce que j’imaginais. On a écrit sur lui des livres merveilleux, celui de Christian Bobin, celui de Julien Green, celui de Joseph Delteil... Moi, j’ai eu envie de décrire François d’Assise à l’aune du siècle à venir, et je me suis aperçu que cela marchait : cet homme correspond vraiment à un besoin actuel.

N.C. : Lequel ?

A.J. : D’abord, il y a sa capacité à dire non aux idées reçues et aux comportements « naturels » qu’il n’admet pas. Non à l’argent, par exemple. Cela, il l’a vraiment fait, puiqu’il a rendu à son père même ses vêtements et qu’il s’est mis tout nu sur la grand-place, pour montrer que, quand on a une idée, il faut aller jusqu’au bout. Et puis, peu à peu, son refus s’est étendu au pouvoir. En fait, il a exercé un certain pouvoir, mais purement abstrait : le pouvoir de parler, celui d’être écouté... C’est un pouvoir important, certes, mais qu’il a assumé sans la moindre violence.

Ce refus du conformisme, je l’ai retrouvé dans ses aventures en Orient, pendant la cinquième croisade. Un épisode incroyable. On aurait pu condamner François d’Assise pour haute trahison ! Imaginez que ce nouveau responsable chrétien s’en va, en pleine croisade, faire ami-ami avec le chef des infidèles d’en face ! Un sultan hautement éclairé, avec qui le fondateur de l’ordre franciscain s’est longuement entretenu et qui, du coup, lui a accordé le droit de se rendre à Jérusalem, si bien qu’il a été le seul chrétien à aller à Jérusalem cette année-là ! Ce qui nous montre bien que la violence ne vaut rien, comparée au pouvoir de l’amour !

N.C. : Sur le dos de votre livre, on dit que vous êtes athée...

A.J. : C’est une erreur que je vais faire corriger. Je ne suis pas athée, mais agnostique. Athée, cela veut dire : je sais que Dieu n’existe pas. Moi, je n’en sais strictement rien. Gnose signifie parler. Être agnostique, cela veut dire : si Dieu existe, je suis incapable de le dire, donc je n’en parle pas. Mais je peux évoquer l’idée que d’autres se font de Dieu. C’est ce que je fais dans mon dernier chapitre, où je me montre un peu iconoclaste - mais j’ai la caution d’un dominicain, le père Jean Cardonnel.

Le fond de ma réflexion : être un homme, c’est surtout appartenir à une communauté qui nous rend capable de dire « je ». On peut résumer cela en disant : si je dis « je », c’est qu’on m’a dit « tu ». Cela débouche sur un véritable projet politique, d’une société qui dit « tu » à tout le monde ! C’est exactement ce qu’a fait François d’Assise : il est allé dire « tu » au grand chef des gens d’en face. Il savait dire « tu » à tout le monde, même aux oiseaux. À l’époque, c’était scandaleux, un blasphème. Il disait que nous étions cousins. Il le disait même de l’eau, qu’il appelait « ma sœur l’eau ».

Effectivement, si je remonte en direction du big-bang, la goutte d’eau est ma frangine. Nous vivons désormais dans un univers qui a une histoire. C’est tout nouveau. L’univers n’est pas statique, il bouge, les galaxies s’éloignent les unes des autres... et chacun peut dire : « Je suis un morceau de l’univers. » En remontant à quelques générations, j’aurai des ancêtres communs avec toi. Si je remonte à cinq cent millions d’années, j’aurai des ancêtres communs avec une carpe et à quatorze milliards d’années une goutte d’eau est ma sœur. Cette insertion dans l’univers me semble très belle : je suis un morceau de l’univers, mais pas n’importe lequel. Et François d’Assise a eu cette intuition poétique étonnante.

N.C. : Cet homme du refus et de l’intuition poétique, que nous suggère-t-il aujourd’hui ?

A.J. : Ce qui est nécessaire, c’est la rupture : rupture avec la loi du plus fort, avec la compétition, avec la loi des marchés... Nous les riches, nous serons de plus en plus riches, et les pauvres seront de plus en plus pauvres, et ce sera un monde insupportable qui ne tiendra pas longtemps. L’autre jour, j’étais reçu avec l’abbé Pierre et le Haut Comité pour le logement par Jacques Chirac. Naturellement, dans son petit discours, le président nous a parlé de la fracture sociale. Cela m’a un peu énervé et je lui ai dit : « Monsieur le Président, votre métaphore n’est pas bonne. Certes, notre société est dramatiquement morcelée, mais en parlant de fracture, vous faites croire que ça pourrait se réparer facilement, comme on répare un os. Mais ce que nous vivons n’est pas une fracture : c’est un accouchement. La société d’aujourd’hui accouche de la société de demain. Que vous le vouliez ou non, il se produit des mutations, plus nombreuses que jamais, provoquées par la science, par la technique, par mille facteurs, et qui font que la fille ne ressemblera pas à la mère. » Il m’a répondu : « Alors il faut prévoir un accouchement sans douleur. »

Je crois qu’il se fait des illusions. Nous vivons une période de révolutions profondes. On ne peut plus raisonner comme avant. Il faut tout repenser. La pensée néolibérale - on va se battre, le plus fort des deux emportera le marché - est de plus en plus absurde. Il nous faut une pensée qui dépasse les échéances électorales, qui gère l’avenir, une pensée qui sache se projeter au moins en l’an 2025 ou 2030. C’est un minimum. Se projeter en 2030, c’est penser, par exemple, à la communauté méditerranéenne - que préfiguraient déjà les rencontres de François d’Assise en Égypte et en Palestine. Robert Schuman, Konrad Adenauer ont bien su lancer l’Europe, maintenant il faut lancer la communauté méditerranéenne ! Et il faut que la France en fasse partie. C’est la seule façon de résoudre le problème algérien.

Je parle devant beaucoup de jeunes. Ils me disent : « Il n’y a personne qui nous dise tout ça. » On apprend des tas de choses, mais personne ne nous parle d’une autre organisation de la planète. Elle est pourtant nécessaire. Dans la nouvelle vision, le monde n’est plus stable, n’est plus éternel, il a une histoire passée et un avenir, et moi qui le sais, j’en deviens responsable. Les concepts d’imprévisibilité ou de chaos font comprendre que la liberté d’être existe. Avec le déterminisme rigoureux, il n’y avait pas de liberté ; avec le chaos, l’avenir n’est pas compté dans le présent ; et comme je le sais, je peux intervenir. On peut donc fonder le concept de liberté sur l’imprévisibilité des phénomènes de l’univers. Nous avons la chance inouïe de vivre à un moment où tout est à refaire, un moment de bifurcation. Mais cela peut aussi très mal tourner. L’espèce peut disparaître. Et ça dépend de moi. C’est ça, la grande leçon.

N.C. : Et quand nous mourrons ?

A.J. : Je m’en tire par une boutade : je te parie cinq cents francs que je suis éternel ; le jour où tu viendras chercher ton argent, je ne pourrai pas te le donner ; c’est donc un pari que je ne perdrai pas. Je ne serai jamais mort, puisque le verbe « être » ne colle pas avec l’adjectif « mort » !

N.C. : L’idée d’âme pourrait ne pas déplaire à un agnostique ?

A.J. : Mais j’espère bien que le bon Dieu ne va pas me faire le sale tour de ne pas exister !

Il me décevrait beaucoup. Enfin, puisqu’« il » est indicible, j’aime mieux ne pas en parler. Quant à la présence inéluctable de la mort au bout de l’aventure, elle me fait surtout penser que je n’ai pas de temps à perdre. C’est ce que je dis aux enfants : « Ne travaillez pas pour être plus fort que le copain, travaillez pour vous construire une intelligence. » Parce que c’est court, quatre-vingts ans !

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